Mille et une fleurs

Je suis dans mon bureau à Aubervilliers. C’est l’heure de la pause et je fais pivoter ma chaise pour m’orienter face à la baie vitrée. Je rêvasse en regardant passer les nuages. Après quelques minutes, j’engage la discussion avec mon ami Milan qui travaille en face de moi. Le visage à moitié dissimulé par l’écran de son ordinateur, il commence à me parler de sa région et ses yeux se mettent à pétiller. Là-bas, m’explique t-il avec enthousiasme, il y a du ciel bleu presque tous les jours, des montagnes sauvages, des rivières translucides et des vallées abruptes. Il ne m’en faut pas plus : moi aussi, j’ai envie de découvrir cet endroit dont il parle avec tant d’émotion. Alors, je commence à noter avec application les noms des localités, des cours d’eau, des montagnes, des sentiers. Un post-it ne suffit pas, il m’en faut deux, trois, puis quatre. À mesure que j’écris, ma curiosité grandit, ces endroits prennent des allures de lieux merveilleux. Il ne reste plus qu’à y aller.


Pour lire ce carnet de marche avec une ambiance musicale : Nizar – Morning Breeze

8 mai 2021 (jour 1) – 7h17, le train démarre. Je regarde par la fenêtre le quai de la gare qui se met doucement à défiler. Justin est assis à côté de moi. Nous partons ensemble pour 10 jours de marche dans les Alpes-Maritimes, plus précisément dans le Parc naturel régional des Préalpes d’Azur. La randonnée commence à Grasse. Vers midi, alors que je suis à peine sortie du train, la chaleur me semble déjà écrasante, je suis en nage avec un tee-shirt. Comparé à Paris, la différence de température est notable, mais ce qui m’étonne le plus, c’est de voir les gens porter des manteaux dans la rue ! En tout cas, mon coup de chaleur n’est pas prêt de s’estomper car le sentier trace vers les hauteurs de la ville, de la montée et des escaliers. Une petite route bordée de pavillons succède aux ruelles étroites, puis nous arrivons dans la garrigue. En milieu d’après-midi, nous surplombons enfin la ville dont les bruits montent jusqu’à nous, les moteurs, les éclats de voix, la musique. Nous quittons le promontoire à la recherche d’un endroit plus calme pour passer la nuit. Un magnifique chemin entre les chênes et les genêts nous amène jusqu’à un replat herbeux avec une vue imprenable sur la vallée du Loup. C’est une occasion rêvée pour une nuit à la belle étoile, et le soir venu, je me glisse simplement dans mon duvet sans avoir monté ma tente.

Une première nuit à la belle étoile du haut de notre promontoire. Au loin, on aperçoit même la Méditerranée.
Ruelle à Grasse

9 mai 2021 (jour 2) – Aujourd’hui, nous allons suivre l’aqueduc du Foulon. Cet ouvrage de plusieurs kilomètres de long a été inauguré en 1889 pour alimenter Grasse en eau potable et soutenir l’essor de l’industrie du parfum. Dans les années 1950, l’aqueduc a été remplacé par une énorme canalisation qui suit la vallée. Il se trouve à 150 mètres en contre-bas de notre bivouac, et nous empruntons un sentier qui file tout droit dans la pente. Je sens tout le poids de mon gros sac peser sur mes genoux et les petits cailloux qui roulent sous mes pieds.

Nous croisons l’aqueduc et le longeons jusqu’à rejoindre un chemin aménagé à flan de falaise. Le paysage est stupéfiant. Certains passages sont vertigineux alors que d’autres s’enfoncent dans des tunnels sombres que nous éclairons à l’aide de nos lampes frontales. Quelques tunnels sont inondés jusqu’aux chevilles et nous obligent à nous déchausser. Nos pieds qui transpiraient dans nos grosses chaussures de marche se retrouvent subitement plongés dans l’eau froide qui s’échappe des flans de la montagne. Passé le choc, nos pieds engourdis s’habituent et nous avançons petit à petit en tâtonnant dans l’eau trouble.

La vallée s’adoucit, l’aqueduc quitte les falaises abruptes et continue en forêt. En fin d’après-midi, nous quittons totalement le Foulon pour rejoindre Cipières en passant par les champs. L’épicerie du village est fermée pour quelques jours. Gentiment, une habitante complète notre diner avec des biscuits, et une autre femme nous apprend à reconnaitre certaines plantes comestibles. Nous partons donc à la cueillette avant que la pluie ne se mette à tomber.

10 mai 2021 (jour 3) – Ce matin, les tentes sont mouillées. Un timide rayon de soleil perce les nuages et diffuse une lumière blanchâtre. La pluie menace de nouveau. Nous déplantons rapidement, juste avant le début de l’averse. Les nuages avalent le village pendant que nous descendons dans la vallée pour rejoindre l’autre versant. Habituellement, je marche avec ma veste Gore-tex, mais j’ai décidé d’essayer pour la première fois une cape de pluie. En apparence, elle me semblait de bonne qualité mais les dix premières minutes d’averse ont suffit à la traverser, l’eau s’infiltre dans mes vêtements, j’ai les épaules et les bras trempés. Comme si cela ne suffisait pas, la couture qui fait la jonction avec la capuche n’est pas étanche et je sens les gouttes froides me couler dans le cou. Nous arrivons juste avant midi à l’épicerie pour nous ravitailler pour les prochains jours. Nous trouvons refuge sous le toit du lavoir du village et nous attendons près de deux heures que la pluie s’arrête. Sur le chemin du retour vers Cipières, je redécouvre la forêt. A l’aller, la tête baissée, les lunettes pleines de gouttes, j’avais du mal à regarder autour de moi. Maintenant que la pluie s’est arrêtée, les oiseaux s’activent et chantent, la végétation est verdoyante, les troncs sont recouverts de mousse, et je savoure ce moment.

En arrivant à Cipières, le ciel est plus dégagé et nous décidons de grimper en haut du village. Alors que nous profitons de la vue, un vieux monsieur entame la discussion et nous invite à prendre un café. Vers 17h, nous quittons le village et les premières gouttes commencent à tomber. Le ciel s’assombrit, la pluie s’installe et s’intensifie. Rapidement, mes habits s’humidifient et le petit filet d’eau froide se met à glisser dans mon cou. Cela me contrarie car je sais que rien ne séchera pendant la nuit : être mouillée maintenant signifie que je devrais remettre mes vêtements trempés demain matin. Pendant quelques minutes, j’hésite presque à faire demi tour, à retourner au village, à trouver une alternative. Et puis cela me passe, l’idée repart aussi vite qu’elle est arrivée. Justin marche devant moi, je lui emboite le pas. Nous avançons avec nos sacs chargés de vivres. Nous grimpons vers le plateau de Calern, loin des villages. La fin de la journée approche, la lumière est terne et la pluie ne s’arrête pas. Nous cherchons désespérément un abri, un hangar, une maison abandonnée, une cabane de berger, mais nous ne trouvons qu’un champ détrempé pour planter nos tentes dans le sol spongieux. Et la nuit passe ainsi, au rythme de la pluie.

11 mai 2021 (jour 4) – Presque toute la nuit, les gouttes ont tambouriné sur la toile. À chaque fois que je me réveillais, je vérifiais que les parois de ma tente étaient toujours étanches, que les deux épaisseurs de toiles continuaient à me protéger de l’extérieur. Parfois, à moitié endormie, j’éclairais aussi l’intérieur de la chambre pour vérifier que je ne prenais pas l’eau par le sol. J’avais fait attention à ne pas planter dans une cuvette, mais je voulais m’assurer que la terre autour de moi parvenait toujours à absorber les litres d’eau qui lui tombait dessus.

Je me lève la première dans la brume matinale. En soulevant mes chaussures sous l’abside, je remarque qu’une colonie de mille-patte a élu domicile à l’abri des intempéries. Je vais réveiller Justin et j’allume le brûleur pour préparer le petit-déjeuner. Un thé ou simplement une tasse d’eau chaude, cela suffit à me réconforter. Quand j’entends le pétillement de l’eau dans la casserole, je coupe le gaz, et, en ouvrant le couvercle, la vapeur se met à danser. Alors, j’enroule mes deux mains autour de la casserole chaude et je bois par petites gorgées le liquide en regardant dehors. A cet instant précis, peu importe ce qu’il se passe, je suis au calme intérieurement.

Les gouttes sur ma tente
La tente de Justin commence à ployer sous l’eau
Des iules (de la famille des mille-pattes) sous mes chaussures

L’accalmie est de courte durée, les tentes sont à peine rangées que le ciel se déchaine à nouveau. Une pluie drue se met à tomber, encore. Sur le plateau, il n’y a aucun abri. Je mobilise occasionnellement mes mains frigorifiées pour vérifier que nous suivons le bon itinéraire. La végétation rase n’arrête pas le vent et les gouttes me fouettent le visage, ma cape de pluie ne me sert déjà plus à grand chose et elle est secouée violemment dans tous les sens par les rafales. Je suis mouillée de la tête aux pieds. Je peste contre ma cape, contre la pluie, contre le vent, contre le mauvais temps. J’en ai marre. Mais cela ne change rien à la situation, les nuages sont toujours là et je n’aurai pas la dernier mot, je ne contrôle pas les éléments. Alors, comme la pluie qui tombe jusqu’au sol, je laisse couler la colère, je la laisse me traverser. Je ne réfléchis plus, je suis résolue, j’avance tête baissée uniquement concentrée sur mes pas, un pied après l’autre. Il n’y a rien d’autre à faire, simplement marcher, laisser passer.

Et puis, l’averse faiblit, la lumière revient, les nuages palissent, des trouées bleues apparaissent. Je découvre pour la première fois ce plateau sous le soleil, et je n’en crois pas mes yeux. En quelques minutes, j’ai l’impression d’avoir basculé dans un nouvel univers. C’est féérique. Des tapis de fleurs aux couleurs éclatantes s’étendent à perte de vue. Blanches, jaunes, roses, violettes, des milliers de fleurs étincellent avec la pluie. Les fleurs sauvages cohabitent avec des boules de thym et des pieds de lavande. Je me sens légère, j’oublie le sac qui me pèse sur le dos, le soleil m’éblouit et me réchauffe les mains, le vent se calme et ma cape sèche. Cet endroit est merveilleux. Mais mon enchantement retombe d’un coup lorsque j’aperçois au loin un énorme cumulonimbus qui monte en cheminée… Après la pluie battante, c’est l’orage qui nous menace.

Nous trouvons refuge au fond d’une grotte pendant que l’orage se déchaine sur la montagne en face. Nous sommes en première loge, les éclairs strient le ciel, le tonnerre résonne, les grêlons pleuvent. Les orages me fascinent autant qu’ils m’effraient. Disons que j’aime particulièrement les orages quand je suis bien à l’abri ! J’aime regarder les nuages s’emmêler, s’agglutiner, et monter dans le ciel, j’aime écouter la pluie déferler, j’aime scruter le ciel à la recherche des éclairs et entendre le tonnerre si fort qu’il semble faire trembler mes os. Comment des masses d’air peuvent-elles produire ce spectacle de sons et de lumières ? Cela me dépasse, cela me captive et cela me rappelle également que je suis vulnérable. Ici, sur cette montagne, j’ai conscience du danger. Je prête attention à cette sensation que je connais bien, un mélange d’instinct et de peur construite par les récits que j’ai pu lire. J’ai conscience qu’un coup de vent peut me faire chanceler, que la pluie peut inonder les chemins, que des roches peuvent glisser, que la boue peut dévaler les versants, que des grêlons aussi gros que des balles de ping-pong peuvent tomber, qu’un éclair peut me foudroyer. Justin, lui, est tranquille, il profite du moment, et parfois, j’envie son insouciance.

La vallée de Caussols
Vue depuis la grotte
Nos affaires sèchent après une matinée pluvieuse, mais déjà un orage se rapproche…

Après l’orage, les nuages se dispersent, certains s’étirent pour former des filaments dans le ciel alors que d’autres restent cotonneux avec des nuances allant du blanc au gris sombre. Nous arpentons le plateau de Calern à la recherche d’un endroit pour la nuit. Nous nous réjouissons en découvrant des cuvettes dont le fond plat est tapissé d’herbe verte et moelleuse. Nous choisissons donc notre cuvette pour la nuit, un bel espace de plusieurs dizaines de mètres ! Sur les plateaux calcaires, comme cela est le cas ici, la dissolution de la roche forme des dépressions appelée dolines. Sur le Calern, certaines ont été épierrée pour l’élevage ovin et sont parfaites pour bivouaquer !

Une fois le campement installé, nous partons nous balader pendant une petite heure avant le coucher du soleil. Je suis époustouflée par le paysage, par le ciel de traine laissé par l’orage, par les dolines qui forment des tâches d’un vert vif, et bien sûr, par l’explosion de couleurs de ces milliers de fleurs. Par endroits, je ne sais pas où poser les pieds pour ne pas les écraser. Je les contemple, je les photographie, et je ne comprends pas bien ce qui me touche autant mais je suis bouleversée. Peu importe la direction dans laquelle je regarde, j’aperçois des drapés éclatants sur le sol. Des collines entières sont recouvertes de bouton d’or, de silènes blanches et de muscari violet. Jamais je n’aurai imaginé me retrouver dans un tel décor, entourée de tant de fleurs sauvages, de tant de couleurs. Avec les conditions météo, j’imagine que personne ne se balade ici aujourd’hui, Justin et moi sommes probablement les seules personnes à nous promener sur cette montagne et à profiter de ce spectacle incroyable.

Bouton d’or
Jacinthes
Muscari
Notre campement

12 mai 2021 (jour 5) – Nous rangeons le campement et laissons nos sacs près d’un buisson pour découvrir d’autres aspects du plateau de Calern. Pendant plus de trois heures, nous marchons sur la surface ondulée du plateau. La multitude de collinettes plus ou moins imposantes s’étend sur plusieurs kilomètres. Une végétation rase pousse sur ces reliefs aux pentes douces. Il y a très peu d’arbres, seules des touffes d’arbustes sombres se détachent dans le paysage et contrastent avec la pierre blanche. Le calcaire est une roche qui se dissout facilement, la circulation de l’eau dans les diverses fractures et cassures forment des reliefs caractéristiques : gouffres, rigoles, crevasses et dolines sont fréquentes. La pierre est utilisée par les bergers pour construire des cabanes appelées « borie ».

La dissolution des calcaires de surface conduit à la formation de dépressions appelées « dolines ».
Doline épierrée avec une cabane en pierre sèches appelée borie
Des clapas, ces tas de pierres sont érigés à la suite du défonçage et de l’épierrement d’une doline
Une borie, une cabane en pierre sèche
L’intérieur de la voute d’une borie
Un gouffre ou aven
Dans le gouffre, environ 20 mètres au dessous de la surface
Des mille-pattes ont élu domicile sur mon sac pendant mon absence
Iule (mille-pattes)
Traquet motteux sur une pierre

Nous retrouvons nos sacs et descendons dans le village de Caussols pour acheter de quoi manger puis nous partons sur le plateau en face, celui sur lequel s’était déchargé l’orage la veille : le plateau de Caussols. Ici aussi, la pierre blanche est omniprésente mais les paysages sont différents, plus arborés avec des pins et des buis. Nous marchons jusqu’à trouver une doline à peu près abritée du vent pour passer la nuit.

Notre lieu de bivouac, une doline épierrée. D’ici, nous contemplons le plateau de Calern où nous étions dans la matinée

13 mai 2021 (jour 6) – Nous petit-déjeunons avec le soleil : une chicorée pour Justin, une infusion de thym pour moi, accompagnée d’un bout de pain, d’une poignée de fruits secs et de graines de chia mélangées avec du sucre et du lait déshydraté.

Nous finissons notre boucle sur le plateau de Caussols en grimpant jusqu’au radar blanc de l’aviation civile parfois englouti par les nuages. Nous rejoignons une nouvelle fois le village de Caussols pour acheter de quoi manger à la boulangerie. Ce commerce, le seul dans la vallée entre les plateaux de Calern et de Caussol, aura été notre fournisseur durant deux jours ! Nous remplissons nos gourdes à la sortie du village et nous profitons de la fontaine pour nous laver les cheveux avec notre savon. L’eau est si froide qu’elle nous donne mal à la tête…

Le radar se distingue au sommet
Justin avance vers le sommet dans les nuages

Nous quittons la vallée de Caussols vers l’ouest par une petite route puis nous empruntons un sentier en forêt au nord de la montagne de Thiey. L’ambiance change radicalement comparé aux derniers jours que nous avons passé sur les plateaux. La forêt est humide et verdoyante. Lorsque nous changeons de versant pour nous retrouver sur la face sud de la montagne de Thiey, l’environnement devient plus sec, les feuilles des arbres sont jaunies, et la lumière déclinante de la fin de la journée ajoute un touche dorée à l’ensemble. Nous trouvons un replat tant bien que mal à flan de montagne, un champ avec une terre sèche et dure, bourrée de pierres, de végétaux épineux et de tiges rigides qui percent nos matelas en mousse.

14 mai 2021 (jour 7) – Nous quittons la montagne de Thiey sous un ciel éblouissant. En observant attentivement les nuages, je les trouve tourmentés et instables et je sens qu’ils pourraient basculer en orage, mais pour l’instant, il n’y a rien d’alarmant et j’ai le temps de m’extasier sur des iris sauvages au bord du sentier.

Au début de l’après-midi, nous avançons en forêt jusqu’au col de la Faye qui domine Saint-Vallier-de-Thiey à près de 1000 mètres d’altitude. Il commence à pleuvoir et une fois au sommet, la vue dégagée me permet de me rendre compte que l’orage est proche, qu’il nous a rattrapé. Il tourne et gronde, et bientôt des grêlons commencent à tomber. Nous sommes sur le point culminant. Nous devons absolument descendre pour perdre quelques dizaines de mètres. Alors, que nous quittons le promontoire, un éclair trace subitement une ligne lumineuse tout près de nous et le coup de tonnerre éclate presque au même moment. Je me fige. L’orage est juste au dessus de nos têtes. Justin est calme mais, moi, je ne suis pas rassurée. Je passe en revue mes connaissances sur la question. La situation dans laquelle je me trouve me semble bourrée d’éléments qui ne collent pas avec les petits schémas si simples que j’ai mémorisé. Je me demande quelle est la meilleure solution, les informations se bousculent. Finalement, nous décidons de nous éloigner des arbres solitaires, de nos sacs et de nos bâtons, et d’attendre. Je suis accroupie à plusieurs mètres de Justin, les pieds joints, en boule sous la pluie, et cela me semble durer des heures. J’ai l’impression que l’orage est accroché à la montagne, il ne passe pas ! Après une quinzaine de minutes, il pleut toujours des cordes, j’ai des fourmis dans les jambes, mais je ne vois plus de flash lumineux. Nous commençons à descendre doucement, sans courir, à petit pas, et toujours à distance l’un de l’autre. Sur le bord du chemin, je vois des troncs calcinés et je canalise mon esprit qui s’imagine les éclairs tombant sur ces arbres. Quarante minutes plus tard, nous arrivons au village et nous nous abritons sous le lavoir pendant plus de deux heures, le temps que la pluie cesse. Je suis trempée jusqu’aux os, j’ai froid mais je suis tellement soulagée.

Nous quittons notre abri en fin d’après-midi. Le soleil est revenu, il me réchauffe, sèche mes habits et la campagne. Nous trouvons un endroit dégagé plein sud pour installer le campement. Le sol est rocailleux et je propose de dormir à la belle étoile, sans tente, comme la première nuit.

Campement à la belle étoile

15 mai 2021 (jour 8) – Je me réveille avec le soleil, la nuit a été claire. Nous marchons en forêt et nous nous arrêtons pour pique-niquer sur des rochers gris ou s’accrochent quelques touffes de thym. J’en cueille quelques brins pour me faire une infusion. Nous passons par des petits chemin dans une forêt humide. Lorsque le sentier s’élargit, il est recouvert d’énormes vasques d’eau sur plusieurs mètres de long et nous traçons notre route dans la forêt. Nous arrivons à Saint-Cézaire-sur-Siagne en fin d’après-midi où Milan nous attend.

Promontoire pour le pique-nique
Nous arrivons dans la maison du père de Milan à Saint-Cézaire-sur-Siagne

16 mai 2021 (jour 9) – Dès le lendemain, Milan nous emmène découvrir les alentours. Toute la journée, nous marchons dans les gorges de la Siagne, une rivière qui prend sa source au pied de la montagne de Thiey où nous étions deux jours plus tôt. Depuis le village, nous descendons plusieurs centaines de mètres entre des versants abrupts pour rejoindre le fond de la vallée. Milan nous fait découvrir les merveilles de sa région, les ruines des moulins, les cascades, les vasques d’eau translucides, les ponts en pierres, les grottes, des lieux incontournables et touristiques, mais aussi des lieux isolés accessibles par des sentes broussailleuses, des endroits secrets et insoupçonnés qui ne figurent pas sur les cartes. Avant de quitter la vallée, nous improvisons une baignade dans l’eau glaciale de la Siagne. Un vrai coup de fouet avant de remonter au village, 300 mètres plus haut.

Le canal de la Siagne a été construit au milieu du 19ème siècle.
Le canal alimente aujourd’hui encore les pays grassois et cannois en eau potable.

17 mai 2021 (jour 10) – Depuis la route, la maison de Milan est invisible. La serrure du portail est cassée et une imposante chaine s’enroule autour des deux battants pour les maintenir fermés. Sur un pilier en pierre, une cloche en fer trône bien en évidence et fait office de sonnette. Nous entrons dans le jardin par une allée bordée d’oliviers, et la maison apparaît, avec un crépi clair, des tuiles en terre dépareillées, et des volets en fer couleur rouille qui ressemblent à de l’argile. Vue de l’extérieur, la maison présente des renfoncements et des hauteurs différentes, comme si des pièces avaient été rajoutées petit à petit à partir d’un bâtiment principal. J’ai une chambre en hauteur, perchée en haut d’un escalier extérieur que je gravis depuis la terrasse. Dans le jardin, les herbes poussent librement. Les graminées côtoient les boutons d’or, les pissenlits et les coquelicots que les abeilles et les papillons viennent butiner. Les après-midi chaudes passent calmement à l’ombre de la terrasse. La maison elle-même semble au repos, un peu comme les vieux oliviers qui poussent imperceptiblement dans le jardin. Cette tranquillité m’est agréable, je me repose et je me prépare au retour à Paris. Cette halte m’offre une transition en douceur, je retrouve les commodités modernes tout en continuant à profiter du ciel bleu et d’un jardin. Avec Justin, nous partons faire quelques courtes balades dans les ruelles ocres du village ou sur les hauteurs. Le dernier soir, nous allumons un feu. Deux énormes briques soutiennent une grille sur laquelle nous faisons cuire des saucisses et des pommes de terre avec du fromage fondu. La nuit tombe et nous bavardons longtemps sous les étoiles, Justin, Milan, et moi. Je me remémore mon bureau d’Aubervilliers et tous les post-it que j’ai gribouillés quelques mois plus tôt. Maintenant, moi aussi je connais tous ces endroits merveilleux.