Ladakh 3/4 – Sur les hauts plateaux, là où le temps s’étire

Précédemment…

Après une préparation de plusieurs mois, je suis arrivée en Inde début septembre. Dans la ville de Leh, j’ai fait la connaissance des Ladakhis qui m’accompagnent dans ce trek [Ladakh – partie 1]. Durant les premiers jours de marche, j’ai franchi plusieurs cols et j’ai progressé dans des vallées profondes et pluvieuses encombrées de nuages [Ladakh – partie 2]. À présent, le paysage s’ouvre sur des plateaux sans fin balayés par le vent.


11 septembre (jour 11) – C’est le sixième jour de marche. Je prends occasionnellement des antalgiques pour soulager des maux de tête passagers. Les quelques insomnies légères et rares baisses d’appétit disparaissent. Les sensations de vertige lorsque je me relève trop vite se dissipent. Me voilà acclimatée aux 4000 mètres !

Pour la première fois, le groupe marche sur une piste plate au fond d’une large vallée. Les montagnes immenses donnent l’illusion que la route est courte. Je suis incapable d’évaluer les distances, trop peu habituée à ce que mon regard porte si loin, à ce que les sommets soient si hauts. La démesure des paysages bouscule mes repères, trompe mes sens. Mes pieds se relaient l’un devant l’autre et pourtant je crois faire du sur place, comme si je marchais à contre-sens sur un tapis-roulant ! Pendant plus de 3 heures, le col que je dois franchir au fond de la vallée ne se rapproche jamais, c’est interminable, presque inquiétant. J’en ai pourtant parcouru des centaines de kilomètres depuis des années, je croyais savoir marcher… Mais pas ici. Ici, l’altitude modifie mon rythme, les distances s’allongent, le temps se dilate.

Pierre et Chombel marchent derrière les chevaux en rabattant les gourmands qui s’égarent pour brouter une touffe d’herbe.
Un couple de kiang me regarde passer avec curiosité. Ces ânes roux vivent à l’état sauvage en immenses troupeaux dans les steppes arides des hauts plateaux.

Avant d’arriver au col de Yar (4950m), le temps se couvre, le vent se lève et c’est impossible de s’abriter des bourrasques dans cette vallée désolée. Pour la première fois, Pierre ne ressent aucun mal de tête pendant l’ascension. Quant à moi, je suis la dernière du groupe, je traîne… Prise d’un léger vertige, je me dis que j’aurais peut être dû manger davantage ce midi… Ça grimpe mais l’effort n’arrive pas à me réchauffer… Je suis frigorifiée. Quelques flocons se mettent à tomber. Je m’arrête. J’ai la tête qui tourne. Les nuages filent. Chassés par le vent. À toute allure. Ils passent beaucoup trop vite… J’ai peur de m’évanouir alors j’appuie mon corps sur mes bâtons. J’ai l’impression de m’effondrer. Mon regard tombe sur mes pieds. Chaussures. Poussière. Pliée en deux sur mes bâtons, je relève la tête doucement, et je fixe les montagnes. Ocres, sèches, imperturbables, elles ne se soucient ni du vent ni du froid. Ni de moi, ni du temps qui passe. Les montagnes sont là. Immobiles. Rassurantes. Le vent glisse sur elles. Je respire profondément cet air glacial. Je le sens traverser ma gorge, remplir mes poumons, se diffuser dans mes cellules, et je reprends peu à peu mes esprits.

Au col, des dizaines de drapeaux de prières sont accrochés à un chörten (édifice blanc) et aux latzas (petits tas de pierre). C’est toujours une satisfaction d’en apercevoir les couleurs.

Le campement se trouve au centre de la photo, sur le triangle d’herbe (Lungmoche, 4600m). Tout est déjà installé lorsque j’arrive. Une averse se déclare et me rappelle les expériences des derniers jours. Je me réfugie sous la tente blanche et Sonam me propose un thé que je m’empresse d’accepter. « Soldja don. Kasa kasa ». Tous les après-midis, Sonam m’apprend le ladakhi avec patience et amusement. Lui répète quelques phrases en français, il ne note rien, il retient tout de tête. Pierre relève parfois les yeux de son carnet de dessin pour observer et participer à nos échanges anglo-franco-ladakhis qui se relèvent être un savoureux mélange d’hésitations, d’incompréhensions et de fous rire. Tout le vocabulaire classique y passe : la météo, les jours de la semaine, les chiffres, les couleurs, les animaux, les parties du corps, les vêtements, la nourriture, les ustensiles de cuisine, j’aligne deux mots, puis trois, que je combine rapidement en phrases simples.

Tous les dialectes tibétains parlés aujourd’hui, y compris le ladakhi, sont issus d’une même langue tibétaine ancienne qui s’écrit depuis le 7ème siècle de notre ère à l’aide d’un alphabet d’origine indienne appelé bodyig. Il est toujours utilisé pour noter les dialectes contemporains alors que les langues parlées ont, quant à elles, évoluées au cours des siècles. La principale difficulté est donc de déterminer les lettres qu’on doit écrire ou prononcer…

L’alphabet bodyig comporte 30 consonnes :

ཀ་ ka ཁ་ kha ག་ ga ང་ nga     ཅ་ tca ཆ་ tcha ཇ་ dja ཉ་ ñ     ཏ་ ta ཐ་ tha ད་ da ན་ na     པ་ pa ཕ་ pha བ་ ba མ་ ma     ཙ་ tsa ཚ་ tsha ཛ་ dza ཝ་ wa     ཞ་ ja ཟ་ za འ་ ‘a ཡ་ ya     ར་ ra ལ་ la ཤ་ ça ས་ sa     ཧ་ ha ཨ་ a

La voyelle « a » est inhérente à la consonne. Il existe 4 voyelles qui s’écrivent en ajoutant un signe au-dessus ou au-dessous de la lettre principale.

ག་ ga devient གི་ gi གུ་ gu གེ་ ge གོ་ go

12 septembre (jour 12) – Tout le monde est silencieux ce matin. La nuit a été rude, il a gelé, et les traits des visages sont tirés. Daniel décide de changer d’itinéraire pour éviter un col qui pourrait être difficile à passer avec ces conditions climatiques. Nous sommes d’accord !

Il est 11h30, c’est l’heure de la popotte ! Chaque midi, je trouve dans une boîte en alu une pomme de terre, un œuf dur, un sandwich, un poire pas mûre ou une pomme miniature, une barre de chocolat et quelques bonbons. Pierre fait une sieste pendant que Sonam et Daniel discutent.

Dans l’après-midi, j’explore seule les environs du campement (Yabuk, 4400m). Je suis piquée par la curiosité d’aller voir de l’autre côté de la barre rocheuse qui domine le camp. Du haut de la falaise, le vent est effroyable, j’ai l’impression qu’une rafale un peu plus forte pourrait m’emporter. Je domine les tentes qui paraissent minuscules. Je distingue des silhouettes : Pierre dessine sur un rocher, Sonam et Chombel font des allers-retours entre la tente blanche et la rivière, Iché est parti loin pour faire pâturer ses chevaux. Au pied de l’autre versant, une rivière aujourd’hui asséchée s’est frayée un passage entre les roches. En rentrant, je croise une bergère qui amène son troupeau de « ralouk » à la rivière (contraction de « rama » = chèvre et de « louk » = mouton).

13 septembre (jour 13) – Les nuits sont toujours froides, Pierre et moi partageons avec les Ladakhis le surplus de vêtements que nous n’utilisons pas pour dormir. Tous les matins, c’est un effort de s’extirper du duvet et un plaisir de s’installer dans la tente blanche avec un thé chaud et abondamment sucré.

Pierre et Sonam sur le chemin de bon matin ! Au loin, un troupeau de ralouk fouille les cailloux à la recherche d’herbe. Le beau temps s’installe, et je découvre à mes dépens que le vent n’est jamais bien loin dans ces cas là. En milieu de matinée, lorsque le soleil a suffisamment chauffé la roche, les masses d’air se réveillent et balaient les vallées. « Lugspo mangpo duk » (littéralement : vent beaucoup je ressens). C’est l’une des premières phrases que je compose, parce qu’au Ladakh, il n’y a pas de brise légère ni de petit vent rafraîchissant. Oh que non. Le souffle des hauteurs est infernal, inarrêtable, inépuisable. Le soleil et le vent forment un couple charmant dont je me protège de la tête jusqu’aux pieds : l’un me grille, l’autre m’assèche.

Le sentier se transforme en piste puis carrément en route goudronnée en construction qui ne semble mener nulle part… C’est très étrange… Je marche des heures sur l’asphalte neuf. Depuis l’ouverture des frontières du Ladakh en 1974, la région se désenclave progressivement sous le contrôle de l’armée. Ces axes goudronnés améliorent considérablement les conditions de vie des habitants isolés. D’un autre côté, l’accès motorisé expose ces espaces à la mondialisation et à un tourisme généralisé qui peuvent considérablement (qui ont déjà commencé à) changer en profondeur le mode de vie des peuples nomades et qui posent de lourds enjeux environnementaux d’accès à l’eau, de gestion des déchets et de pollution.

Les activités quotidiennes au campement (Zara, 4600m) : Chombel essuie la vaisselle, Sonam prépare le sempiternel riz aux légumes du midi, Iché rempli de kérosène le réchaud. Bricolage de fortune, ces gazinières ladakhies dégagent des vapeurs déplaisantes. J’y suis habituée maintenant mais les premiers jours ont été rudes : mes yeux et ma gorge s’irritaient à chaque repas du fait des effluves. Quant à Pierre, il avait carrément des nausées. Le campement est toujours installé près d’un cours d’eau, indispensable pour nous, nos chevaux et notre mule. En milieu d’après-midi, à l’abri du vent, le soleil tape si fort qu’il devient possible de se plonger dans l’eau froide pour se laver. En revanche, dès que l’astre disparaît derrière les montagnes, le froid est saisissant et j’attends le dîner prêt à 18h, parfois même un peu avant. Et puis à 19h, c’est l’heure de filer dans mon duvet !

14 septembre (jour 14) – Nouvelle pellicule de neige au réveil. C’est beau mais il fait atrocement froid !

Froid, soleil, vent, chemins plats. Tapis-roulant à contre-sens. Déformation du temps et de l’espace. Ces longues vallées sont troublantes… Alors comme ça, il n’y a pas que des montagnes acérées dans l’Himalaya…? Après les franchissements de cols des premiers jours, la monotonie du relief m’ennuie. Mais ces étapes deviennent rapidement propices aux discussions et aux apprentissages franco-ladakhis. Marcher à plat me demande peu d’effort et je parviens à parler sans être à bout de souffle. Finalement, c’est bien aussi !

Nous croisons la route qui relie la ville de Leh à celle de Manali, un peu à l’écart du nouvel axe. Quelques camions progressent à vitesse réduite freinés par leurs imposantes cargaisons. Nous déjeunons à l’abri d’un lato sous des drapeaux de prières puis nous débouchons dans la vaste plaine aride du Tso Kar (lac Kar) battue par les vents.

Du fait du changement d’itinéraire décidé il y a deux jours pour fuir le mauvais temps, nous réadaptons nos étapes et nous élisons domicile au camp du Tso Kar (4550m) pour 3 nuits.

15 septembre (jour 15) – Pierre et moi partons avec Sonam sur une montagne près du camp qui culmine d’après la carte à 4950m. Le vent est terrible, il me brûle la petite partie du visage que je n’ai pas protégée. Après quelques minutes intenses à contempler la vue dégagée sur la vallée et sur le Tso Kar, je suis parfaitement gelée et je descends rapidement sur l’autre versant en m’amusant dans la pente raide et caillouteuse avec Pierre et Sonam.

De retour au camp, je prends un thé sucré, et Chombel a préparé un repas ! Le vent ne se calme pas. Il secoue la tente blanche dont la toile fait un bruit de papier froissé, la fermeture-éclair cassée cogne contre le mat en alu à l’entrée. Parfois, une bourrasque plus violente écrase une paroi vers moi. Mais à l’intérieur, il fait relativement bon, le soleil chauffe l’habitat.

16 septembre (jour 16) – Nous traversons la vallée en 2 heures pour rejoindre le village de Tukdjé. Nous croisons des troupeaux de kiang qui détalent au galop. Nous rentrons en début d’après-midi pour manger un dal (plat de riz et de lentilles) préparé par Chombel qui est resté au camp. Quant à Iché, il part à la recherche de ses chevaux qui se sont emballés et qu’un habitant a arrêté dans leur course folle à quelques kilomètres de notre camp…

Ce sont les journées les plus tranquilles du voyage. Il fait beau mais le vent m’empêche de rester longtemps dehors alors je suis souvent dans la tente blanche. Je n’avais pas imaginé passer des heures à me reposer en buvant du thé sucré. C’est déconcertant au début et ça devient vite agréablement reposant, de laisser s’allonger le temps…

17 septembre (jour 17) – Après 3 nuits, nous quittons le camp du Tso Kar. Daniel emprunte un chemin au bord du lac. Pierre et moi, nous suivons Sonam sur les hauteurs pour admirer les couleurs du lac qui contient du sel autrefois exploité. Pour descendre, Sonam nous fait couper dans un pierrier tellement abrupt que nous n’en voyons pas la pente… Et c’est marrant !

Pendant la pause popotte du midi, j’aperçois un ballet de corbeaux et de vautours non loin. Intrigués, je m’approche pour voir la carcasse d’un bharal. Il semble s’être défendu face à une meute de chiens dont l’un des membres s’est fait encorner et gît quelques mètres plus loin. Deux heures plus tard, le camp est installé à Nuruchang (4700m).


La suite du voyage

Ladakh 4/4
Entre les deux lacs, là où brillent les montagnes