Un hiver sur le Caroux

Je me lance dans une nouvelle randonnée hivernale. Je sais que le poids de mon sac est un élément déterminant de mon voyage alors rien n’est laissé au hasard. Pour m’alléger, je n’emporte pas de tente, seulement une grande toile imperméable et légère qui me servira d’abri de fortune en cas de nécessité. Côté nourriture, je confectionne minutieusement mes rations. Je ne pars pas en autonomie totale pendant toute la durée de la marche mais j’ai quelques repas d’avance : muesli, fromage, saucisson, pain complet, semoule, épices, dattes, graines en tout genre. Niveau vêtements, j’ai appris à m’équiper efficacement, tout est réduit au minimum. En route pour neuf jours dans l’Hérault !


23 décembre 2018 (jour 1) – Je prends le train vers Béziers puis un car jusqu’à Bédarieux, et m’y voilà ! Je quitte rapidement la ville en marchant d’un bon pas sur le bas-côté de la route nationale. Il est 15h45, le soleil se couche dans 1h30. J’ai une dizaine de kilomètres à parcourir pour rejoindre mon étape du soir. J’ai réservé un lit dans le gîte communal du petit village de Cabrerolles. Je commence à m’engager sur une piste forestière alors que le soleil décline. Progressivement, la piste se rétrécit et je peine de plus en plus à la distinguer.

La nuit tombe sur la forêt et dépose silencieusement un voile humide sur les feuilles. La pénombre m’enveloppe et masque les alentours. Je ne distingue plus aucun passage dans la végétation. Je progresse péniblement entre les branchages et les buissons d’épines qui s’agrippent à mes habits. Perdue, seule, dans le noir, cette forêt inhospitalière réveille chez moi une peur qui me pousse à avancer sans réfléchir, avec brutalité, tapant, coupant ce que je trouve devant moi. Après une heure d’acharnement, je m’arrête, haletante, inquiète, épuisée. En tournant la tête, le faisceau de ma frontale balaie une muraille de ronces dont le revers des feuilles me renvoie un scintillement qui m’émerveille. Les fibres de mes vêtements accrochées aux épines font trembler les feuilles humides et semblent réveiller une colonie de papillons blancs. Le moindre de mes gestes fait battre des ailes ces insectes imaginaires. La beauté de la situation me redonne du courage et je continue ma progression plus apaisée.

À 19h30, j’atteins le village de Cabrerolles. Mon hôte, Blandine, sort d’une maison décorée pour Noël et me propose un apéro avec sa famille. J’accepte volontiers l’invitation. L’ambiance est joyeuse, le courant passe bien. Nous convenons que je reviendrai au village à la fin de ma rando pour fêter le jour de l’an !

24 décembre (jour 2) – Je pars à 9h et traverse quelques petits villages durant la journée. À Saint-Nazaire-de-Ladarez, je remplis mes deux bouteilles avant d’entamer la monté jusqu’à l’ermitage Saint-Etienne. C’est une petite chapelle en pierre posée sur une colline qui surplombe les environs. D’ici, la vue est grandiose. Au sud, j’aperçois la côte méditerranéenne, à l’est les Pyrénées, au nord se dresse le massif du Caroux où je me rendrai dans quelques jours. Absorbée dans ma contemplation, je n’entends pas arriver Patrick qui est monté avec son VTT pour profiter du coucher de soleil. C’est le réveillon de Noël et nous partageons ce beau moment ensemble en discutant. Il quitte le promontoire avant la nuit. J’y reste seule avec la fabuleuse impression d’être entre deux mondes : les villes scintillent en contre-bas et les étoiles brillent au dessus de ma tête.

25 décembre (jour 3) – Je me lève avec un ciel rougeoyant et je petit déjeune alors que les premiers rayons du soleil dissipent la brume dans la vallée. Je descends jusqu’à Vieussan où serpente l’Orb. J’emprunte un sentier hors GR sur un coteau entre les pins pour arriver à Courbou. Il règne dans ce minuscule village une drôle d’ambiance. Les vieilles maisons en pierre semblent bien entretenues mais le lieu est désert. Exposé au nord, il y fait terriblement froid, le soleil ne doit jamais l’atteindre à cette période de l’année.

Je ne trouverai jamais le raccourci qui descend directement jusqu’à Mons où je veux m’arrêter pour la nuit. Je suis donc contrainte de suivre des pistes qui rallongent considérablement mon parcours avant de tomber sur un petit chemin de traverse. En ville, j’appelle au numéro inscrit sur la porte fermée du gîte… Je patiente, sans succès. Je décide d’aller toquer à une maison voisine de laquelle s’échappe de la lumière. Yannick et Catherine ne peuvent pas me renseigner à propos du gîte mais le couple me propose gentiment de m’héberger. Avec leurs trois garçons, la famille a sillonné la région, alors ce n’est pas difficile d’engager la discussion !

26 décembre (jour 4) – Cette nuit au chaud est la bienvenue car plusieurs nuits spartiates m’attendent. Je vais enfin grimper sur le massif du Caroux ! La journée commence en forêt sur de vieux chemins dallés de pierres où la mousse s’est installée. J’ai la chance d’apercevoir quelques mouflons entre les arbres. Au hameau de Bardou, je bifurque vers l’ouest pour gagner en altitude.

En montant, le paysage se dégage, la roche apparaît. Je contourne le Montahut qui dominent les alentours du haut de ses 1000 mètres d’altitude.

J’atteins le refuge des Bourdils vers 16h30. Le bâtiment principal est fermé en hiver. Heureusement, une petite annexe est ouverte toute l’année et je m’y installe. C’est sommaire : une vieille table en bois, deux chaises en plastique, des morceaux de mousse en guise de matelas, une porte en bois laissant passer les courants d’air et une cheminée. J’ai faim alors je mange de bonne heure sous un ciel rose et bleu. Puis, je m’active pour allumer un feu. Malheureusement, la cheminée refoule tellement que le petit abri devient irrespirable… A contre-cœur, je me décide à étouffer ma flambée. Plongée dans la pénombre, je rejoins mon duvet et je ferme les yeux. L’odeur de la fumée et les bruits de la nuit m’accompagnent dans mon sommeil.

27 décembre (jour 5) – Les épais matelas en mousse ont été de parfaits isolants contre le froid, je suis en forme pour une nouvelle journée ! Je commence en marchant sur le plateau en suivant de larges pistes déboisées pas franchement amusantes… Un petit crochet par la chapelle de Saint-Martin-du-Froid d’où je surplombe les nuages.

Je m’amuse en descendant jusqu’au col de Bardou : des milliers de feuilles de châtaigniers tapissent le sol, je m’y enfonce parfois jusqu’aux genoux ! Au fond de la vallée, le froid est mordant dans le petit village d’Héric. Je m’empresse de remonter jusqu’au col de l’Airole pour pique-niquer. Après un détour par Douch pour prendre de l’eau au lavoir, je me dirige vers le refuge de Font Salesse. J’inspecte les lieux en déposant mon sac puis je ressors profiter des derniers rayons du soleil un peu plus loin.

Alors que je commence à écrire mon carnet de voyage, trois hommes vêtus d’habits de camouflage et équipés de gros appareils photos surgissent de nulle part et s’avancent vers le refuge. Hugo, Mathieu et Samuel veulent photographier le coucher de soleil depuis les falaises qui donnent sur la vallée. Nous sympathisons. Ils se lancent le défi de trouver du bois en prévision de la nuit puis nous partons dîner sur un rocher. J’ai rapidement froid mais ce n’est rien comparé au petit chien qui les accompagne qui tremble comme une feuille morte. Il fera le trajet de retour jusqu’au refuge saucissonné dans le sac à dos d’Hugo ! Après quelques heures passées à discuter près du feu, les trois amis rejoignent leur voiture. Quant à moi, je m’endors sur la table en face du feu qui crépite grâce à eux.

28 décembre (jour 6) – Une désagréable envie d’uriner me réveille à 5 heures. Il fait sombre et froid dans le refuge, le feu est mort, le vent s’engouffre sous la porte. C’est un effort de m’extirper de la chaleur de mon duvet mais je sais que je ne parviendrai pas à me rendormir. Dehors, même si le soleil n’est pas encore levé, un épais brouillard diffuse une lumière blanchâtre irréelle. Le faisceau de ma frontale se reflète dans la brume et m’éblouit. En l’éteignant, je distingue vaguement les formes longilignes des arbres enveloppés dans ce voile opaque. Je rentre rapidement me faufiler dans mon couchage en attendant que le jour se lève.

Je pars vers 10h sous un ciel toujours chargé et balayé par un vent violent. Avant de quitter les lieux, je photographie Hippop qui manque de s’envoler depuis la falaise des Barmelles. Heureusement qu’un rocher en contre-bas arrête sa chute et me permet d’aller le récupérer ! Au loin, c’est la Méditerranée.

Je quitte les falaises vers le nord pour traverser les Tourbières de la Lande. Je suis toujours à 1000 mètres d’altitude et la tramontane ne faiblit pas. La courbure des arbres en dit long sur les vents qui peuvent souffler sur le plateau. Par chance, le ciel est plus dégagé sur ce versant du Caroux.

La descente du plateau offre de beaux paysages. Je savoure cette fin d’étape et le ciel bleu retrouvé. Le petit chemin qui mène à Cours-le-Bas est bordé de vieux châtaigniers noueux qui répondent au vent. Leurs branches secouées se plient et craquent sous les bourrasques, le bois grince et gémit. Ces bruits étranges créent une ambiance mystérieuse presque magique.

J’aperçois de loin la ville où je veux m’arrêter pour la nuit : Saint-Gervais-sur-Mare. Je déchausse pour traverser le Casselouvre qui a submergé le chemin ! En ville, je cherche un toit mais en cette période de fêtes de fin d’année, le gîte communal est plein et beaucoup d’hébergements privés sont fermés. Je décide de me rendre à l’épicerie pour faire quelques courses et me renseigner sur l’existence d’autres logements dans le coin. Myriam, la propriétaire des lieux, est sensible à ma situation et m’accueille avec gentillesse. Je me régale des produits locaux qu’elle rapporte de son épicerie et nous passons une belle soirée toutes les deux à discuter jusque tard dans la nuit.

29 décembre (jour 7) – Je me réveille de bonne heure pour petit-déjeuner avec Myriam parce que nous devons partir à 7h30 pour ouvrir l’épicerie. Martine, une habituée du petit commerce, arrive les mains chargées de pains au chocolat que nous partageons en discutant alors que les premiers·ières client·e·s poussent la porte du magasin. Je pars à 10h, pleine d’énergie grâce à ces moments de convivialité. Je me dirige vers la Mecle, en passant par les cols de Fontasse et de Layrac où le vent est toujours au rendez-vous. L’étape du jour est courte et j’arrive à 15h à Serviès. Le soleil disparaît rapidement de ce petit village encaissé et je patiente près du radiateur dans l’immense salle déserte du gîte en feuilletant de vieux livres poussiéreux.

30 décembre (jour 8) – J’ai passé la nuit seule dans ce grand gîte froid mais ce matin, c’est la fête ! Je petit-déjeune en faisant griller du pain au four sur lequel je dépose des barres de chocolat, un cadeau de Myriam. Il est 8h10 quand je claque la porte de la maison pour m’engager sur les chemins du réseau vert. Ce sont des pistes forestières larges et ventées bordées de pins sombres qui ne proposent aucune vue dégagée. Je m’ennuie, il fait froid, alors je décide de faire un détour par l’arboretum paléobotanique. J’y croise un petit chemin qui descend raide dans la forêt, c’est mal balisé mais c’est beaucoup plus amusant. A 700 mètres, au point de vue de la Caumette, le vent est infernal.

J’ai choisi de passer ma dernière nuit au refuge du Jasse Pont de Fer. J’y arrive de bonne heure, vers 16h30. De grosses buches ont été entreposées près de la cheminée, une chance ! Je furette dans les parages pour trouver de quoi démarrer le feu : feuilles, écorces, branchages de différentes tailles. Tout est humide et je m’y reprends à plusieurs reprises… Ça m’occupe pendant une bonne heure, la satisfaction de voir danser les flammes en est d’autant plus grande. Le bois est vert et fume abondamment mais la pièce est grande et mal isolée, j’ai peu de risque de mourir asphyxiée. Plutôt que de dormir sur le sol froid, je m’installe sur la table face au feu. Je me réveille naturellement environ toutes les deux heures pour déposer une nouvelle bûche dans l’âtre et me rendormir bercée par les crépitements.

31 décembre (jour 9) – C’est mon dernier jour de marche, je pars tranquillement. Je perds progressivement de l’altitude et je me rapproche des villes dans la vallée. Il fait légèrement plus chaud et le vent est moins violent. Le paysage change, je longe des champs de vignes sous le soleil.

Mon périple se termine sur de petites routes inusitées qui m’aident doucement à réaliser que mon voyage s’achève… Ma nostalgie est nuancée par l’enthousiasme de retrouver Blandine avec qui j’ai rendez-vous.

Comme convenu, la soirée du réveillon se passe au village de Cabrerolles. Je retrouve Marc et Fred qui s’occupent de cuire au feu l’énorme jambon. Dans la grande salle commune où tout le monde se retrouve, l’ambiance est animée et joviale. Je suis assise à côté de Christiane, une vieille dame belge pleine d’humour. À minuit, les habitant·e·s se rassemblent sur la place du village avec un verre de vin chaud pour regarder le feu d’artifice tiré pour l’occasion. J’échange mes vœux avec ces femmes et ces hommes que je connais depuis peu et ça me fait chaud au cœur d’être ici.

1er janvier (jour 10) – La sonnerie de ma montre me tire de mon sommeil à 6 heures. Blandine me dépose à l’arrêt du car en direction de Béziers. Derrière la vitre, j’admire l’horizon qui flamboie avec l’aube. C’est le premier jour de l’année. Je rentre à Paris.

Épilogue

Plus d’un an après cette randonnée, j’ai toujours de nombreux paysages en mémoire. Mais, au cours de ces 9 jours de marche, j’ai avant tout été touchée par les rencontres, humaines et nombreuses, qui ont rythmé mes journées. Randonner, ce n’est pas seulement partir d’un endroit pour en rejoindre un autre, c’est aussi parcourir du chemin à l’intérieur de soi au contact des autres. Blandine, Catherine, Christiane, Fred, Hugo, Marc, Martine, Matthieu, Myriam, Patrick, Samuel et Yannick ont embelli mon voyage par leur ouverture d’esprit et de cœur. Merci pour ces moments partagés.