ལ་དག་ས་
Ladakh

Se préparer au voyage

L’Himalaya est un ensemble montagneux de plus de 600 000 km² formé par la collision entre la plaque indienne et la plaque eurasienne il y a des millions d’années. Il s’étire sur 5 pays (le Bhoutan, la Chine, l’Inde, le Népal et le Pakistan) et abrite le plus haut sommet du monde, le mont Everest qui culmine à 8848 mètres et qui attire l’intérêt des alpinistes depuis les années 1920. Ces montagnes font partie de mon imaginaire, elles appartiennent aux livres, aux explorateurs, aux alpinistes aguerris, aux guides et porteurs sherpas qui y laissent parfois la vie.

Je n’avais jamais imaginé marcher un jour dans les montagnes himalayennes, et puis j’ai rencontré Daniel par hasard lors d’une randonnée. En discutant, il m’explique qu’il s’est organisé un voyage dans l’Himalaya, qu’il part en septembre 2018, que son équipière a un empêchement, et il me propose de l’accompagner. L’opportunité est désarçonnante, inquiétante, attirante. Quelques semaines plus tard, ma décision est prise : je partirai avec Daniel et Pierre dans la région du Ladakh, un territoire bouddhiste peu densément peuplé situé au nord-ouest de l’Inde.

La région historique du Ladakh s’étend sur 3 pays qui se disputent encore aujourd’hui ses frontières : le Pakistan à l’ouest, l’Inde au sud et la Chine à l’est. La partie indienne de ce désert d’altitude a vu déferler sur sa terre l’armée dans les années 1960. Zone reculée et stratégiquement sensible, les autorités indiennes y ont interdit l’accès aux étrangers jusqu’en 1974. Enclavés derrière des cols entre 4 000 et 5 000 mètres de toutes parts, les habitants vivaient en autarcie il y a encore quelques dizaines d’années, mais depuis le milieu des années 1970, l’essor du tourisme bouleverse en profondeur le mode de vie et la culture des Ladakhis.

17 jours de marche itinérante m’attendent dans ces montagnes reculées, environ 200 km à plus de 4000 mètres d’altitude. Depuis un an, Daniel organise son voyage. C’est son troisième trek dans la région, il a de l’expérience, quelques bons conseils et des contacts sur place, mais pour moi, c’est l’inconnu. Préparer ce voyage durant 4 mois est un investissement. C’est du temps, de l’argent, de l’équipement, de la rigueur, des courbatures, des doutes, du dépassement, de la confiance, de l’élan, du sens. Un jour, le voyage s’impose comme une évidence.

Se faire chahuter à l’arrivée

1er septembre 2018 (jour 1) – Je pars confiante et impatiente. Après 2 avions et une escale à Helsinki, j’atterris à Delhi.

2 septembre (jour 2) – C’est la saison de la mousson et l’air est saturé d’humidité dans l’aéroport de Delhi. Avec Pierre, nous retrouvons Daniel, puis nous grimpons dans un taxi prépayé. La conduite indienne est spectaculaire, je ne sais pas très bien ce qui relève de la maîtrise ou du hasard, le chauffeur double n’importe comment, joue de son klaxon et se faufile entre les véhicules. Derrière les vitres, un visage de l’Inde se dévoile : aux abords de la route, devant les guitounes faites de bric et de broc, des déchets flottent dans les mares de boue, des fils électriques traînent dans les flaques et se nouent comme des spaghettis le long des murs. Je m’y attendais, mais voir de mes propres yeux m’impose une réalité qui n’avait jusqu’alors aucune consistance. Le chauffeur s’arrête devant une rue en terre inondée. D’un signe incitatif de la main, il nous encourage à sortir de sa voiture mais nous ne savons pas où nous sommes, le nom de notre hôtel n’est inscrit nulle part et cette ruelle n’a rien d’attirant… Nous refusons fermement de descendre et nous tenons tête au chauffeur qui éteint son moteur. Il nous parle hindi et la situation s’éternise… À l’obstination se mêle l’exaspération et nous demandons à être ramenés à l’aéroport, alors le conducteur finit par s’engager dans la ruelle, tourne et retourne, s’arrête devant chaque hôtel jusqu’au moment où nous apercevons le nôtre…

À l’hôtel, l’aventure continue : le réceptionniste met une bonne trentaine de minutes à trouver notre réservation… Je suis assommée par le voyage, le décalage horaire, la course en taxi et la moiteur ambiante, alors je reste la journée dans cet hôtel un peu crado pour me reposer. Mes compagnons de route en font de même !

Prendre le temps d’apprivoiser l’altitude

3 septembre (jour 3) – Il est 3h du matin, le réveil sonne, je décampe de l’hôtel en direction de l’aéroport pour un vol interne qui m’emmènera dans les montagnes au nord de l’Inde.

Le ciel est chargé de nuages qui dissimulent le paysage mais lorsque l’avion perd de l’altitude, la vision des montagnes baignées de soleil est spectaculaire : elles apparaissent sculptées d’ombre et de lumière, entrecoupées de vallées immenses et verdoyantes. L’horizon est déchiqueté par les cimes où s’accrochent les nuages trop bas. Je suis fascinée. C’est ma première image de l’Himalaya, l’émotion m’envahit : j’y suis, c’est incroyable.

La ville de Leh est la capitale du Ladakh. Habitée par environ 30 000 âmes, elle ne cesse de s’étaler à mesure que les villages alentour se dépeuplent. Située dans la vallée de l’Indus, elle fut pendant des siècles un carrefour incontournable pour les caravanes venues de la plaine du Gange, de la Chine et de l’Asie centrale. Fortement impacté par la fermeture des frontières dans les années 1960, le commerce a cédé sa place au tourisme qui est dorénavant la principale manne financière de la région. Témoins de cette nouvelle activité, les restaurants et les échoppes de souvenirs côtoient des dizaines d’hôtels en construction.

Sur les conseils de Daniel, je reste tranquilles le premier jour pour m’acclimater à l’altitude. Leh est quand même située à 3500 mètres ! Je déambule à pas lents dans les rues. L’imposant palais de Leh construit au 17ème siècle domine la ville. Sa façade principale est large de 60 mètres et haute de 58 mètres ! Maintenant abandonné, il fut le foyer de la famille royale jusqu’en 1934 jusqu’à l’invasion de l’Empire Sikh. Le Ladakh est alors absorbé dans l’État de Jammu et du Cachemire des Indes britanniques puis de l’Inde indépendante. Plus haut encore, au sommet du pic de la Victoire, se dressent une forteresse rouge et le Namgyal Tsemo Gompa, un monastère bouddhiste tibétain construit au 15ème siècle.

Sur les toits et les terrasses, se côtoient chaises, tables, drapeaux de prières et citernes noires dont l’eau chauffée par le soleil les jours cléments entretient l’espoir de se laver à l’eau tiède. Au loin, les glaciers du mont Stok Kangri (6121 m).

4 septembre (jour 4) – Réveil matinal, il est 7h et j’entre dans le temple de Chokhang Vihara. Le Ladakh est la seule région d’Inde majoritairement bouddhiste. Je découvre avec enchantement cette religion qui m’est complétement inconnue. Je la sens très présente dans la vie quotidienne des Ladakhis, dans leurs manières de vivre et de se comporter qui sont bien éloignées des codes français. Dans la ville, des monuments sacrés de toutes les tailles sont disséminés un peu partout, au bord des routes comme dans les ruelles étroites. À pied ou en voiture, il faut toujours les contourner par la gauche. Dans l’enceinte du monastère, une file de moulins à prières longent le mur et carillonnent aux sollicitations des fidèles. Je me déchausse pour pénétrer silencieusement dans une grande salle. Mes chaussettes en laine glissent sur les lattes de bois, d’énormes piliers pourpres soutiennent un plafond duquel pendent des tissus colorés, les murs sont chargés de dorures et de peintures vives. Aux pieds des statues des bouddhas, des bols d’eau et des billets sont déposés en offrande. Dans ce décor énigmatique, une vieille femme assise en tailleur égrène les perles de bois de son chapelet, alors qu’une autre s’agenouille régulièrement en récitant des prières. Une odeur d’encens flotte avec le chant grave et pénétrant du moine qui frappe régulièrement son tambour. Je suis assise dans un coin. D’abord intimidée, je me laisse peu à peu envelopper par l’atmosphère douce et intime qui se dégage du lieu. Je ferme les yeux doucement. Je n’ai pas photographié ce temple, mais je garde précieusement en mémoire le rythme, l’odeur, les couleurs et la lumière de cet instant si particulier.

La première nuit s’est bien passée, pas de mal de tête ni d’insomnie malgré l’altitude. Avec Daniel et Pierre, j’entame une marche jusqu’au monastère de Namgyal Tsemo qui surplombe la ville. Grâce à la captation de l’eau, saules et peupliers investissent les zones habitées et la vallée de l’Indus au loin.

Le Shanti stūpa s’élève sur un autre promontoire rocheux en face du monastère. Un stūpa est un monument funéraire sans espace intérieur accessible. Dans l’Himalaya, ces édifices sont appelés chörten et ils sont destinés à recevoir des reliques, des textes sacrées ou la dépouille mortelle de dignitaires comme le dalaï-lama. Ils ont des tailles et des formes diverses.

Faire ses premiers pas

5 septembre (jour 5) – A 10h, le 4×4 est chargé ! Le coffre est plein de vivres, les barres de toit soutiennent des caisses de vaisselle et nos tentes sont solidement ficelées. À la périphérie de Leh, la voiture embarque Sonam et Chombel qui vont nous accompagner pour la randonnée. Nous faisons connaissance en roulant vers le sud. Je suis tassée avec une partie du groupe sur le siège arrière, secouée par les cahots de la route, balancés par les virages.

Après 30 minutes, nous faisons halte au Gompa de Thiksay construit au sommet d’un promontoire rocheux. Un gompa est un ensemble de bâtiments religieux généralement composé d’un monastère où les moines et les nonnes logent, ainsi que d’une école afin d’y pratiquer le bouddhisme.

La terrasse du gompa offre une vue imprenable sur la vallée de l’Indus.

La salle de prière dans laquelle on aperçoit une photo du dalaï-lama | Le temple de Maitreya a été érigé pour commémorer la visite du 14ème dalaï-lama dans le monastère en 1970. Il contient une statue de Maitreya (un futur Bouddha) haute de 15 mètres !

L’école Gelugpa est surnommée l’école des bonnets jaunes. C’est la plus connue en France grâce à son chef spirituel, le dalaï-lama. Le titulaire actuel se nomme Tenzin Gyatso, c’est le 14ème dalaï-lama. Loin d’être monolithique, le bouddhisme est composé de trois courants majeurs (theravāda, mahāyāna, vajrayāna) au sein desquels se distinguent de nombreuses écoles dispersées en Asie de l’Est et du Sud-Est, ainsi qu’Asie centrale et en Inde. La pensée initiée par le Bouddha historique Siddhartha Gautama, qui vécu probablement au 5ème av. J.-C., n’est pas restée une philosophie figée dans le temps. Elle a plutôt fonctionné comme un processus évolutif, se modifiant progressivement lors de son expansion géographique et de sa rencontre avec les traditions locales. Le bouddhisme tibétain est apparu assez tardivement, au 7ème siècle, au Tibet puis s’est répandu dans certaines régions de Chine, de Mongolie, de Russie, ainsi qu’au Bouthan au Népal et dans le nord de l’Inde… au Ladakh ! Actuellement, quatre écoles coexistent dans le bouddhisme tibétain, dont l’école Gelugpa, à laquelle est affilié le Gompa de Thiksay.

Nous reprenons la route. La région du Ladakh est composée de plusieurs chaînes de montagnes. Nous nous dirigeons vers celle du Zanskar, au sud de Leh.

Sonam et Chombel partent jusqu’au campement en voiture pour décharger le matériel. Le chauffeur nous dépose, Daniel, Pierre et moi, quelques kilomètres plus tôt. Première petite étape de mise en jambe sous un soleil écrasant !

Lorsque nous arrivons au camp de Shang Sumdo (3700m), les tentes sont déjà montées. Chombel instaure ce qui deviendra un rituel journalier en proposant du thé et des biscuits. Daniel nous explique l’itinéraire et Iché nous rejoint en fin d’après-midi. Le groupe est maintenant au complet !

Nous sommes six à partir, et les voici, ceux avec qui j’ai partagé 17 jours de marche ! Sur la photo de droite à gauche : Daniel, à l’initiative de la randonnée, organise et réadapte habilement l’itinéraire selon les aléas climatiques ; Iché, le muletier blagueur, déborde d’énergie et rit souvent, il chantonne chaque matin en bâtant ses chevaux, c’est le plus âgé des Ladakhis et il est respectueusement appelé mémé lé (mémé = vieil homme + marque de respect) ; la journée, je suis les pas de Sonam qui m’entraîne parfois hors des sentiers battus, il cuisine à merveille tout en m’apprenant à parler ladakhi une fois le campement installé ; le plus jeune du groupe, c’est Chombel, la vingtaine, jeans déchiré et casquette à la mode, il assiste avec une discrétion et une efficacité épatante l’ensemble du groupe. Sur la gauche de la photo se trouvent Pierre et moi ! Contrairement à d’autres zones de l’Himalaya, le portage dans le Ladakh se fait à dos d’animaux. Nous sommes accompagnés par une mule et six petits chevaux qui transportent la nourriture, les tentes et tout le matériel nécessaire. Nous portons simplement notre repas du jour, de l’eau et quelques habits pour nous protéger des caprices du ciel.


La suite du voyage sera prochainement publiée !
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