Certaines personnes disent que la liberté se perd ou se gagne, d’autres que la liberté à un prix.
Moi, je pense qu’elle a un poids. Celui de mon sac à dos.

Je me souviens vaguement de ma première nuit toute seule dehors. J’avais à peine dix ans. Mon grand-père avait fabriqué une tente de fortune dans son jardin. Une grande bâche bleue était accrochée avec de la ficelle entre des arbres. À part ça, je ne me souviens de rien. Je ne sais plus si j’ai été intimidée par les bruits de la nuit, si j’ai eu du mal à trouver le sommeil ou si j’ai dormi sur mes deux oreilles.

À 18 ans, je suis partie pour la première fois en randonnée itinérante avec une amie et un (beaucoup trop) gros sac à dos. Les imprévus du voyage m’ont finalement amenée à marcher assez peu pendant ces quinze jours, mais j’ai découvert la liberté du voyage, les galères, le stop, la magie des rencontres inattendues, et cela m’a plu !

L’année suivante, j’ai voulu partir seule pour la première fois. J’ai passé un mois dans les archipels nord écossais, sans téléphone, au milieu des moutons à tête noire et des îles balayées par le vent. Cette aventure m’a énormément apporté. J’ai eu peur, je me suis débrouillée, j’ai appris à me faire confiance, j’ai rencontré des personnes incroyables. Les années qui ont suivi ont été ponctuées de nombreux voyages, toujours avec mon appareil photo qui ne me quittait pas. J’avais le goût de l’ailleurs, l’envie d’aller à la découverte d’autres cultures et de pays lointains. Mes études en géographie cultivaient mon imaginaire. Je partais seule ou accompagnée, j’utilisais les bus pas chers et surpeuplés, et je partais en excursion à pied dès que je le pouvais.

Pendant une dizaine d’années, ces expériences m’ont enrichie et m’ont sensibilisée à certains enjeux humains et environnementaux de notre planète. Je me suis retrouvée face à des réalités qui m’ont révoltée. Il m’est arrivé de me prendre de grosses claques, de celles qui font voler en éclats des croyances que je prenais pour acquises. D’autres situations m’ont émue aux larmes. J’ai pleuré de joie en observant le vol bruyant des aras aux ailes vertes au dessus canopée, mais j’ai aussi pleuré de tristesse en quittant une montagne. Tout ces expériences m’ont permis de grandir, de me positionner, d’affirmer mes valeurs, et, petit à petit, mon mode de vie s’est transformé.

Ces dernières années, ma manière de voyager a beaucoup changé. J’envisage de moins en moins de me transporter par un quelconque moyen motorisé d’un lieu à l’autre. Mon attirance pour le lointain a évolué, rendant la destination finale moins attrayante. J’ai compris que ce que j’aimais par dessus tout, c’était de marcher, et cela ne nécessite pas d’aller à l’autre bout du monde. Mais, même tout près de chez moi, relier un point à un autre à pied demande du temps, des jours, des semaines, des mois. M’accorder ce temps si précieux m’amène à faire des choix de vie qui ne sont pas toujours évidents parce qu’ils me semblent aller à contre-courant par rapport à la rapidité et aux exigences de la société.

Pour moi, un voyage n’est plus une parenthèse de quelques semaines dans l’année pour contourner mon quotidien parfois stressant. J’ai l’impression que ces voyages me constituent. Ils sont une composante de ma vie, ils m’influencent, me bouleversent, ils me font réfléchir et changer. Ils m’offrent l’opportunité de me découvrir, de m’ouvrir à moi-même, aux autres, à ce qui m’entoure.

Quand je marche longtemps, je ne suis pas en vacances, je suis vulnérable au soleil, au vent et à la pluie. Ma vie quotidienne s’articule autour d’actions essentielles : bouger, boire, manger, m’abriter, dormir. Marcher avec un sac à dos m’apprend la lenteur, la simplicité, le respect des paysages que je traverse. Je ne peux plus me contenter de passer dans la nature ou simplement de la traverser, je dois être avec elle pour continuer mon chemin.